LA VICTIMISATION ou LA MÉMOIRE SÉLECTIVE

La question est pourquoi commémorer les victimes hexagonales de la barbarie des autres en oubliant les victimes de notre propre barbarie. En d’autres termes : pourquoi les salauds, ce sont toujours les autres ?
Voici ce qu’écrit Albert Camus dans son journal « Combat » le 10 mai 1947, « Nous faisons ce que nous avons reproché aux Allemands de faire. ». Nous allons voir que Camus fait référence aux atrocités commises par la France en Algérie et à Madagascar.
En effet combien de fois a-t-on parlé de la barbarie des nazis à Oradour-sur-Glane le 10 juin 1944? Combien de fois commémorons-nous la disparition des malheureux enfants d’Izieu, le 6 avril 1944 ? Combien de fois ? Mais pour quelle raison rester silencieux, totalement silencieux, lorsque notre propre barbarie est en cause ? Deux exemples : le premier, terrifiant : un an après le massacre d’Oradour-sur-Glane, le 8 juin 1945 et les jours suivants, nous avons jeté aux oubliettes de notre histoire qu’à Sétif, Guelma et Kherrata, en Algérie entre 15 et 30000 hommes, femmes et enfants ont été massacrés par l’armée française, et des colons criminels, chiffres selon des historiens français. Que dire des Résistants Malgaches qui luttaient contre les forces d’occupation françaises de la Grande Ile massacrés à partir de 1947 pendant 18 mois parce, au nom de leur dignité, ils voulaient être libres et se sont révoltés dans la nuit du 28 au 29 mars … Au total, la répression contre cette Résistance héroïque à l’occupation française fait quatre-vingt-dix mille martyrs malgaches, chiffre officiel donné par l’armée française, étant précisé que du colloque international qui s’est tenu en octobre 1997 à l’université Paris VIII Saint-Denis, colloque intitulé « La tragédie oubliée », il découle que les chiffres des massacrés par l’armée fournis par…l’armée sont outrageusement sous-estimés. A noter que les actes du colloque ont été publiés en 1998 par l’éditeur le Temps des cerises . Egalement dans les actes du colloque, sont repris la condamnation du député Lamine-Gueye de ces crimes contre les mouvements de Résistances malgaches tels que : Les défenestrations d’otages et de prisonniers du haut d’avions à 2 ou 3 km ainsi que les incendies de cases ou d’habitations dans lesquels on avait enfermé les prisonniers. Dans un article publié par l’Humanité le 29 mars 2017 s’agissant de ces défenestrations «La France expérimente une nouvelle technique de guerre « psychologique… afin de terroriser les villageois dans les régions d’opération… » ; Réaction face à cette épouvantable barbarie française? Ecoutons…Rien…cette fois-ci, pas de commémoration ! Là encore le mensonge généralisé par l’amnésie collective qui constitue une forme de révisionnisme larvé parfois totalement assumé. Voici ce qu’ose affirmer le dimanche 28 août, à Sablé-sur-Sarthe, le candidat à la primaire à droite François Fillon : « Non, La France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Nord…»
Relisons Albert Camus : « Nous faisons ce que nous avons reproché aux Allemands de faire. » et il ajoute : « Si, aujourd’hui, des Français apprennent sans révolte les méthodes que d’autres Français utilisent parfois envers des Algériens ou des Malgaches, c’est qu’ils vivent, de manière inconsciente, sur la certitude que nous sommes supérieurs en quelque manière à ces peuples et que le choix des moyens propres à illustrer cette supériorité importe peu. ». Un grand merci à Jules Ferry pour ses propos ignobles à la Chambre des députés, le 28 juillet 1885 et portant sur « Les fondements de la politique coloniale ». Extrait : « Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai ! Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures… ».
Qui plus est, en endossant systématiquement l’habit hypocrite du victimaire finalement cynique, on risque de se comporter comme ceux dont on est victime. Voici ce que l’on peut lire dans l’ouvrage officiel du Comité du souvenir et de l’Association nationale des familles des martyrs d’Oradour-sur-Glane, je cite : « Les allemands se distinguent des autres peuples par un goût délirant de la torture, de la mort et du sang ». Vous avez bien lu, pas les nazis mais bien les allemands ! Les deux débiles qui ont écrit ce livret et qui tiennent ce type d’affirmation qui consiste à généraliser optent pour le raisonnement globalisant des fascistes en semant la haine entre les peuples qui est le moteur des atrocités qu’ils prétendent condamner. Qui plus est, ces deux ignares semblent oublier que les premières victimes des atrocités nazies furent les allemands eux-mêmes, en 1933, où sont envoyés à Dachau les militants communistes.
Nous devons nous poser la question de la vérité que soulève Albert Camus : lorsqu’on commémore le souvenir des victimes de la barbarie nazi, alors que nous restons silencieux sur les victimes de la barbarie française, que commémore-t-on vraiment et pour quelle raison précise ? La violence de cette injustice, cette véritable révocation du plus élémentaire devoir de mémoire , provoque en moi une colère ancienne qui n’a jamais cessé depuis des décennies. Dans ces exemples précis de notre sauvagerie, le silence total, terrifiant règne en maître pour notre confort car il est bien inconfortable de dire que nous avons notre entière part dans l’ignominie dont font preuve les massacreurs d’autant que nous, bons français irréprochables, nous avons l’habitude de tuer deux fois : une première fois au moyen de répressions sanguinaires contre les mouvements de Résistance, une seconde par le silence et l’oubli lesquels constituent, je le répète, une forme sournoise de révisionnisme
Cette attitude méprisable nous parle. Elle nous parle de la fragilité des discours humanistes des supposés républicains tel Jules Ferry, et ceux qui leur ont succédé, véritables docteurs Jekyll et mister Hyde, qui se veulent vertueux dans l’hexagone, mais qui, dans les colonies, tombent le masque devant les mouvements de Résistance et violent sans vergogne tous les droits Humains (vols des richesses, travaux forcés, non séparation des pouvoirs exécutifs et judiciaires, exécutions sommaires y compris de Résistants quelques jours avant leur procès, massacres, tortures, mutilations y compris de jeunes enfants…). Réécoutons les commémorations de ces crimes odieux perpétrés par la patrie des droits de l’Homme…Toujours rien…
En résumé je suis totalement en accord avec Nietzsche qui affirme que tout discours peut être un masque, n’est-ce pas monsieur Fillon ? Alors, je pose la question : comment savoir qui nous sommes vraiment si nous refusons de voir notre part d’ombre dans notre propre histoire. Il ne s’agit, en aucun cas, de culpabiliser ; qui peut dire, avec certitude : je n’aurais jamais été un tortionnaire ? Mais il s’agit de rester lucide sur nous-mêmes et par là, sur l’Humanité dans son entièreté. Non, les salauds ce ne sont pas toujours les autres…Une société qui renie son passé le plus sombre, le plus infamant, qui renonce à ce point à l’idée même de Justice, compromet irrémédiablement son avenir car ses fondations sont corrompues.
Raymond Brunner